Né à Kôchi dans un contexte particulier
Quand on pense à la danse au Japon, les premières images qui viennent à l’esprit sont souvent celles des élégants mouvements des geishas avec leurs éventails ou des spectacles pop des idols. Pourtant, comme dans bien d’autres cultures, la danse japonaise se décline en une multitude de styles, mêlant influences étrangères et traditions ancestrales. Parmi eux, le Nô, le Kabuki, le Nihon Buyô ou encore le Kagura incarnent l’héritage artistique du pays. Mais aujourd’hui, c’est une forme de danse plus récente qui capte l’attention tant au Japon qu’à l’international : le Yosakoi.
Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon traverse une période difficile, marquée par une économie instable et un moral en berne. En 1946, le séisme de Nankai touche durement la ville de Kôchi, sur l’île de Shikoku, aggravant encore la situation.
C’est dans ce contexte que le centre de commerce et d’industrie de Kochi décide de créer une danse festive : le Yosakoi, avec une ambition claire :
- Prier pour la santé et la prospérité de la population
- Revitaliser les rues et les commerces affectés par la baisse du tourisme estival
Pour concevoir cette nouvelle danse, Kôchi prend exemple sur l’Awa Odori, un festival dynamique de la préfecture voisine de Tokushima.
Les sources du Yosakoi, le Awa-Odori
A la base, le Awa-Odori est une danse interprétée du 12 au 15 août pendant le O-bon, le festival pour honorer les morts. La chorégraphie est assez simple afin que tout le monde puisse y participer. La danse est dynamique et adaptée à la procession. C’est-à-dire que les danseurs vont au fur et à mesure avancer pour remonter la rue, un peu comme le carnaval, ponctué par des petits cris d’encouragements comme « yoi yoi ».

On l’appelle aussi la danse des fous à cause de son refrain :
踊る阿呆に Odoru ahô ni
見る阿呆 Miru ahô
同じ阿呆なら Onaji ahô nara
踊らな損、損 Odorana son, son
» Il y a les fous qui dansent et les fous qui regardent. Tant qu’à être fous, pourquoi ne pas danser ! »
Le ton s’annonce donc décomplexé. Un caractère qui rappelle une origine story où la danse serait apparue après la construction du château de Tokushima en 1586 et que l’alcool coulait généreusement. Avec quelques grammes d’alcool de sang, l’ambiance devait être effectivement festive. Cette base donc de parade, dynamique, accessible à tout le monde, décomplexée avec des cris d’encouragement va servir de base pour la création du yosakoi.
Le début du Yosakoi
Outre l’influence de l’Awa Odori, le Yosakoi puise dans le Nihon Buyô, une forme de danse traditionnelle japonaise. Afin de l’adapter à un format populaire, cinq professeurs de danse travaillent à simplifier les mouvements et créent le Yosakoi.
En 1950, une première version de la danse est présentée au public lors de la foire des provinces du sud. Face à son succès, les organisateurs perfectionnent la chorégraphie en 1953 pour se distinguer davantage de l’Awa Odori.
L’année suivante, en 1954, Kôchi inaugure le premier Yosakoi Matsuri et officialise la danse. La première édition rassemble 750 danseurs, marquant le début d’un succès grandissant.
La première danse est né avec la chanson « Yosakoi Naruko Odori ». Ecrite par Takemasa Eisaku (en 5 jours selon ses dires), elle est dérivé d’une ballade « Yosakoi-bushi » dont l’expression « Yosakoi » se retrouve à chaque couplet comme pour marquer le rythme.
Dans le dialecte de Tosa, la région englobant la préfecture de Köchi, Yosakoi signifie « viens la nuit ».
Le refrain résume bien l’esprit du yosakoi.
よっちょれ よっちょれ よっちょれよ Yocchore yo yocchore yo
よっちょれ よっちょれ よっちょれよ Yocchore yocchore yocchore yo
よっちょれ よっちょれ よっちょれよ Yocchore yocchore yocchore yo
高知の城下へ 来てみいやKôchi no jôka he kite miiyaじんばも ばんばも よう踊るJinba mo banba mo yô odoru
鳴子両手に よう踊る よう踊る Naruko ryôte ni yô odoru yô odoru
« Écartez-vous
Venez au pied du château de Kôchi
Même les grands-pères et les grands-mères dansent
Avec un naruko dans chaque main ils dansent, dansent »
Le « écartez-vous » évoque cette idée de procession, de faire place aux danseurs. On invite toutes les personnes même âgées à venir danser. Et le naruko symbole du yosakoi (qu’on va voir après).
Plus d'une simple danse

Depuis la création du festival de Yosakoi à Kôchi en 1954, l’événement est devenu un rendez-vous annuel incontournable. En 1970, lors de l’Exposition universelle d’Osaka, le Yosakoi parvient à se faire une place aux côtés de styles bien plus anciens, signe de son ancrage national.
Le Yosakoi reste longtemps exclusif à Kôchi, jusqu’en 1992, lorsque Sapporo inaugure le Yosakoi Sôran Matsuri, intégrant des éléments du folklore d’Hokkaidô. Cette fusion donne naissance à un nouveau style : le Yosakoi Sôran. Aujourd’hui, le Yosakoi se pratique partout : dans les écoles, les universités et même les entreprises. En 1999, une Convention nationale de Yosakoi est créée pour encadrer son expansion, suivie en 2011 du YOSAKOI! JAPAN Liaison Council, chargé d’en gérer l’organisation à l’échelle nationale.
En 2005, plus de 200 villes japonaises organisent des festivals de Yosakoi, certains rassemblant plusieurs milliers de danseurs, comme le YOSAKOI Sôran Festival, qui comptait 45 000 participants en 2006.
Les éléments distinctifs du Yosakoi
Contrairement aux danses traditionnelles japonaises, le Yosakoi mêle tradition et modernité. Son évolution constante en fait une danse vivante qui s’adapte à son époque.

Le Naruko : symbole du Yosakoi
L’accessoire emblématique du Yosakoi est le Naruko (鳴子), de petites claquettes en bois que les danseurs agitent pour rythmer leur chorégraphie. Originellement utilisé pour éloigner les oiseaux des cultures, il devient un élément incontournable de la danse.

Les costumes : entre tradition et modernité
Les danseurs peuvent porter des tenues traditionnelles comme le Happi (法被), un manteau à manches droites, ou le Yukata (浴衣), un kimono léger d’été. Mais le Yosakoi permet également des styles modernes ou hybrides, avec une grande liberté d’expression dans le choix des costumes.
Un format modulable
Bien qu’issu d’une danse de parade, le Yosakoi peut aussi être interprété sur scène. Chaque festival établit ses propres règles, mais quelques principes de base de celle de la ville de Kochi :
- Une durée maximale de 4 minutes 30 par performance
- 150 danseurs maximum par équipe
- Des mouvements fluides et peu statiques pour assurer le dynamisme de la parade
L’expansion du Yosakoi
Aujourd’hui le Yosakoi c’est 2 millions de danseurs au Japon. Un moyen de s’évader du quotidien, de lâcher des frustrations, hors des conventions sociales, ouvert à tout le monde et de nouer des liens.
Plus incroyable, elle est une alchimie parfaite entre tradition et création. Elle a démontré sa capacité de syncrétisme, d’innovation, vecteur d’échanges internationaux. Capacités qui font dire qu’il n’y a pas un yosakoi mais des yosakoi. C’est son essence, son inscription dans un territoire et dans une époque.
Le Yosakoi incarne parfaitement la capacité du Japon à mêler tradition et modernité. Accessible à tous, dynamique et évolutif, il s’est imposé comme un élément fort de la culture japonaise. Qu’il soit pratiqué dans les rues de Kôchi, sur la scène de Sapporo ou même à l’étranger, le Yosakoi continue de conquérir les cœurs et d’apporter joie et énergie à ses danseurs comme à ses spectateurs.
Alors, prêts à entrer dans la danse ?

